Porno sexiste : assez !!!

Réflexions et écrits autour de cette pornographie contemporaine misogyne et commerciale qui pollue les esprits et bafoue la dignité humaine tout en se gavant de ses recettes financières basées sur l'aliénation et l'exploitation.

25 décembre 2007

Ennemie des pornographes, n'est-ce pas finalement logique ?

On m’a souvent reproché d’être l’ennemie des pornographes alors qu’au fond ce sont les pornographes qui choisissent d’être les ennemis des femmes, je préfère l’amitié personnellement.

Je voudrais vivre libre et égale.

Source : http://jevoudraisvivrelibreetegale.wordpress.com/

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Quand les normes pornographiques nous envahissent...

La banalisation de la pornographie conduit à la prostitution de la sexualité, à travers laquelle la sexualité est pour ainsi dire confisquée par l’industrie du sexe, qui réussit à imposer partout sa culture pornographique. De marginale qu’elle était, la prostitution devient ainsi la nouvelle norme sexuelle, encouragée et mise en valeur très activement par l’industrie du sexe.

(Yolande Geadah)

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20 décembre 2007

Humiliation, soumission et mépris : quel être humain digne de ce nom peut accepter cela ?

Si la pornographie est de plus en plus cruelle et dégradante, pourquoi est-elle de plus en plus répandue au lieu d’être de plus en plus marginalisée ? Dans une société qui se dit civilisée, ne devrait-on pas s’attendre à ce que la plupart des gens rejettent un matériel sexuel qui devient de plus en plus méprisant envers l’humanité des femmes ? Comment expliquer les façons de plus en plus nombreuses et intenses d’humilier les femmes sexuellement et la popularité croissante des films qui présentent ces activités ?

(Robert Jensen)

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14 décembre 2007

Analyse d'un film porno

Dans cet article, je prends un film porno-type actuel et essaie de l'analyser pour en dégager ce qu'il véhicule.

Je mets volontairement de côté les conditions de "travail" des femmes-actrices, ce n'est pas le sujet de l'article ; je vous invite par ailleurs à vous renseigner sur le sujet tout en essayant d’éviter les informations déformées, entre autre par certaines actrices porno célèbres.

J'étudie dans cet article la forme de porno la plus répandue sur internet depuis quelques années. Je conseille à tou-te-s ceux-celles qui n'ont jamais vu de film porno de ne pas lire l'article s'ils-elles ont peur d'être choqué-e-s. Cependant, je n'ai aucun scrupule à mettre cet article à la disposition de tous, puisque la porno elle-même est à la disposition de tou-te-s. Il est donc important d'en parler.

Mon but est que les gens qui regardent des films porno (et les autres aussi, pour leur culture générale) soient plus conscients des idées que cela véhicule. Je précise que je suis un homme mais que je n’agis pas pour "défendre mon camp". Je ne me sens même pas dans un "camp", à vrai dire ; il se trouve juste que par hasard je sois un homme. Je vois simplement que tout ceci est très mauvais pour l’humanité, et je souhaite en parler.

Ceci étant dit, passons dans le vif du sujet. Le film porno-type dont je parle ici est un film sans "histoire" (scénario = "des gens qui baisent"), un peu style "télé-réalité" : du sexe et puis c'est tout. Mais pas n'importe quel sexe - et c'est ce qu'on va voir maintenant.

1. Tâter la marchandise

Le film porno-type montre une "relation" sexuelle entre un homme et une femme. Il dure environ 20 à 30 minutes et commence généralement par une femme seule à l'écran, qui a le devoir de sembler aguicheuse. Ici, la femme joue à la tentatrice, qu’il va falloir symboliquement punir. Un cliché qui est malheureusement très répandu dans notre société. Un peu comme Eve dans (la version déformée de) la Bible.

La femme regarde la caméra d'un air coquin, marche de manière sexy, et/ou se caresse. Elle peut aussi commencer à se masturber. On peut également exiger d'elle qu'elle parle, mais peu importe ce qu’elle dit : un homme derrière la caméra la questionne, l’essentiel étant qu’elle répondre avec le sourire. Elle est un peu comme dans un entretien d'embauche, seule à l'image donc isolée. Au même titre que certain-e-s employé-e-s d’entreprises, "toujours disposé-e-s", les femmes sont ici vues comme de la marchandise.

Certains films utilisent davantage l'idée de caméra subjective et montrent un bras d'homme qui vient tâter le corps de la femme, accompagnées de quelques commentaires de la part de l'homme, tels que "that's great" ou "oh cute". Il y a un siècle, on tâtait les esclaves noirs pour voir s'ils étaient assez costauds pour bien travailler. Pas de doute, l’idée, ici, c’est que la femme est de la marchandise pour l’homme, un objet interchangeable. Et en particulier pour l'homme qui est derrière la caméra, qui représente le spectateur.

A ce stade déjà, on peut dire que les "réalisateurs-trices" des films porno-type s’adressent aux hommes, et veulent les cantonner au stéréotype du dominateur égoïste, peu respectueux de la personne avec qui ils ont un "rapport".

2. Pipe

Puisque la femme a excité l'homme avec son regard aguicheur et ses mouvements sexy, elle se doit de lui faire une fellation, sans doute pour rassurer le spectateur en montrant qu'elle n'a pas "le dessus" bien longtemps (alors qu'en fait, elle n'a jamais eu le dessus, puisqu'on lui a imposé d'exciter l'homme), et pour la "punir", symboliquement. C'est alors que l'homme qui était derrière la caméra passe dans l'image et s'approche de la femme, comme s'il était une extension du spectateur. Peu importe la tête de cet homme, le petit rituel de la séquence précédente incite le spectateur à penser qu'il est cet homme. On essaie de gommer toute distance entre le spectateur et le film, sans doute pour augmenter l'impression de réalité.

La fellation est une séquence présente dans tout film porno-type (en réalité, ce n’est évidemment pas obligatoire, et toutes les femmes n’aiment pas ça, contrairement à ce que l’on nous rabâche sans cesse). La fellation, à la base, n'implique pas forcément l'idée de domination, mais tout est fait ici pour être orienté dans ce sens.

Tout d'abord, l'homme est debout et la femme à genoux (alors qu’ils pourraient très bien s’allonger tous les deux). Vous voyez bien la symbolique. Dans certains cas, l'homme se sert littéralement de la tête de la femme comme d'un objet, en lui agrippant les cheveux et en forçant le mouvement de va-et-vient en déplaçant la tête de la femme. J'ai même vu des hommes boucher le nez de la femme pour l'empêcher de respirer pendant quelques instants (histoire de se sentir encore plus puissant, sans doute, du genre "tu es à ma merci" (je rappelle que je parle toujours ici de "porno-type", qui est massivement diffusé sur internet, et présenté comme étant "normal"), puis la "récompenser" avec un bisou. Ce doit être jouissif pour l’homme macho, je n'en doute pas. Mais tellement dégradant et irrespectueux pour la femme. « TOUTES les femmes sont des objets, et on peut leur faire ce que l'on veut. Un petit bisou et tout est pardonné. » Voilà l’idée communiquée. Malsain comme message, non ?

Etrangement (rien de plus logique, en fait), le cunnilingus est bien moins pratiqué que la fellation. Un peu au début du film, en option. Pourquoi ? Parce que l’image d’un cunnilingus évoque avant tout le plaisir de la femme (en réalité, certains hommes peuvent pourtant adorer ça, mais bon…). Et le but, ici, n’est absolument pas de procurer du plaisir aux femmes. De plus, on a tendance à penser dans notre culture que c’est la femme qui "a le dessus" lors d’un cunnilingus, ce qui est bien incompatible avec la façon dont on veut nous "éduquer" ici.

Petite parenthèse : oui, les images éduquent. Toutes les images éduquent, que vous le vouliez ou non. Il n’appartient qu’à vous de choisir par quelles images vous voulez être éduqué : en sélectionnant ce que vous regardez. Fin de la parenthèse.

Souvent, l’homme commence à pénétrer le vagin alors que le clitoris de la femme n'est pratiquement pas "échauffé" (et ce n’est pas qu'une histoire de cunnilingus : les mains aussi font des merveilles). Hors, je le dis aux hommes qui ne le savent pas, le sexe des femmes ne fonctionne pas comme celui des hommes : il a besoin d'être "échauffé" en douceur, il faut y aller petit à petit, "crescendo". Au départ, le sexe de la femme est fermé. C'est un viol d'y aller comme un bourrin.

Et puis, caresser un corps est pourtant tellement bon ; c’est bête de passer à côté, non ? En tout cas, ce n'est pas la préoccupation des films porno. Que cet "échauffement" ne soit pas pratiqué sur le tournage ou bien coupé lors du montage du film (je n’en sais rien, après tout ; même si je ne me fais pas trop d’illusions), cela revient au même : la sexualité des femmes n’est pas respectée.

3. Pénétration en gros plan

La séquence centrale - la plus longue - du film porno-type est la séquence de pénétration, et ce au moins depuis que j’ai pris connaissance de la porno ; depuis environ 10 ans, donc.

Mais pourquoi la pénétration devrait toujours être au centre d’une relation ? On peut très bien y passer peu de temps par rapport au reste, voire s'en passer. Ce n'est pas obligatoire, sauf pour procréer (ce dont ici on se fout). De plus, cela dépend des gens. Ce qui convient à certains ne convient pas à d'autres.

Or, la pénétration dans les films porno occupe une très grande place. Pourquoi ?

Sans doute d'abord parce que c'est facile à filmer. En effet, des mains qui se baladent sur un corps, c'est difficile à filmer, ça se déplace partout, ce qui demande un effort de la part du ou de la "réalisateur-trice". La pénétration, en revanche, c’est bien localisé ; il en résulte moins de boulot pour la production de films à la chaîne et sans personnalité. On peut donc penser que si la pénétration est tellement filmée, c'est entre autre parce que les "réalisateurs-trices" manquent de temps et d'imagination.

Ensuite, il faut savoir que les femmes en général atteignent moins facilement l’orgasme lors d’une pénétration que lors d’autres pratiques où le clitoris est davantage stimulé. En effet, sans la stimulation du clitoris, rien ne se passe. Les femmes peuvent même éprouver des douleurs lorsque la pénétration est effectuée sans excitation. Sur-montrer la pratique de la pénétration revient donc à faire de la publicité pour un plaisir moindre chez les femmes lors des rapports sexuels, voire d’une souffrance. On rejoint ici l’idée que les hommes doivent avoir du plaisir mais pas les femmes, comme pour le "zappage" du cunnilingus.

Enfin, les "réalisateurs-trices" cherchent à flatter le spectateur dans le message véhiculé : on rejoint ici l'idée de domination, comme pour la fellation. Il est intéressant de réfléchir à ce qu’évoque la pratique de la pénétration dans notre culture.

A la base, pour la pénétration hétéro "classique" qui sert à la reproduction, un sexe d'homme pénètre un sexe de femme : il y a donc une certaine dissymétrie entre l'homme et la femme, en effet. Mais c’est tout. Ca ne devrait pas aller plus loin. Or cette dissymétrie est également utilisée par la pornographie pour rabaisser les femmes.

On fait d'abord en sorte d'orienter le sens de l'acte de pénétration vers une connotation violente. Ainsi par exemple, dans les titres des films porno-types (les vidéos porno sur internet sont chacune liées à un titre ainsi qu’à des images extraites "pour donner envie"), la femme ne fait pas "l'amour avec un homme", elle se fait "péter le cul" ou "défoncer la chatte" Avec ces idées en tête, chaque gros plan de pénétration signifie alors "l'homme domine et la femme se fait dominer", ce qui flatte l'éducation machiste du spectateur. On peut même parler de "destruction", à ce niveau-là. Mais attardons-nous tout d’abord sur l’amalgame "pénétration/domination".

On le voit bien dans notre société, l'idée "celui qui pénètre l'autre est le plus puissant" est très répandue. D'où les insultes "vas te faire enculer" ou "je t'encule", ou encore "je t'ai niqué" (qui signifie "je t'ai pénétré").

En réalité, ces mots ne devraient pas être des insultes. A bien y réfléchir, qu'est-ce que ça fait que ce soit l'homme qui pénètre ? Une relation sexuelle, c'est avant tout une relation humaine, avec le respect de l'autre. Peu importe qui pénètre et qui est pénétré, l'essentiel est que ce soit une relation pratiquée par deux personnes qui souhaitent se donner du plaisir mutuellement, dans le respect de l’autre et sans autre forme de contrainte (argent, menaces, etc). Et si on veut absolument parler de domination, et bien la femme peut aussi bien "mener la barre" que l'homme dans une relation sexuelle : par exemple en se mettant sur l'homme faisant elle-même les mouvements tandis que l'homme est passif. Le cliché très répandu qui fait croire à l'homme qu'il doit dominer car il a un pénis, est en fait bien ridicule.

Toujours est-il que la porno est très contente que tout ce travail en amont est été effectué, et que les gens pensent que la pénétration est un signe de puissance. Montrer des pénétrations en gros plan est symboliquement fort et de plus ceci est facile à filmer, donc ils ne s’en privent pas. « C'est moche, dénué de toute poésie et irrespectueux voire dangereux physiquement pour les femmes ? On s'en fout, du moment qu'on vend et qu'on rend les gens encore un peu plus faibles qu'avant, orientés sur des fausses pistes. »

Tout de même, malgré le climat ambiant où tout est fait pour confondre "pénétration", "domination" et "jouissance", on peut se demander comment tout spectateur ayant un cœur peut-il ne pas culpabiliser, face à la violence des vidéos jusque dans leur titre…

Ayant fait partie de ces spectateurs naïfs, je peux vous dire que tout est fait pour déculpabiliser et tromper le spectateur. Les couleurs des sites porno sur internet sont flashy, tout à l’air d’un jeu. Parfois, il y a même un partenariat avec un site d’humour de (très) mauvais goût, comme il y en a à la pelle sur internet. On peut aussi nous faire croire que le site contient une partie "site de rencontre". Ainsi, les titres atroces des vidéos sonnent "léger", comme un jeu. Et bien sûr, à aucun moment on n’est incité à penser au sort des femmes-actrices. On nous rappelle d’ailleurs souvent qu’elles aiment ça, avec des slogans écrits tels que « ces cochonnes aiment le sexe ». D’autant plus qu’en regardant les films, on ne se rend pas bien compte si les femmes souffrent, puisqu’elles ont le devoir de sourire et de jouer les salopes, et que les scènes où elles sont trop mal sont sans doute coupées au montage. Magie du cinéma.

Il faut le dire : cette obsession de la pénétration fait beaucoup souffrir les actrices, ne serait-ce que physiquement. Et au-delà, cela fait souffrir les femmes en général, puisque les images nous influencent et que l’on à tendance à reproduire ce que l’on nous "enseigne". Un vagin est fragile, comme un anus d’ailleurs. Non, ces images ne sont pas un jeu. Il y a des gens qui souffrent derrière. Et des images respectueuses de ce qu’est vraiment un rapport sexuel montreraient autre chose que des gros plans de pénétration pendant 10 minutes.

4. Pas de contacts

Lorsque j'ai vu un film porno pour la première fois, j'ai d'abord été choqué par le manque total de poésie liée à la manière de filmer (j’ai aussi pris conscience de ce qu’était un sexe d’homme adulte et un sexe de femme, au passage… et avec le recul, je trouve cela bien triste de l’avoir appris par ce biais, d’autant plus qu’ils sont toujours rasés, aseptisés et - en ce qui concerne les hommes - en érection perpétuelle, et que là encore c’est une déformation de la réalité), puis dans un second temps par le manque de contacts.

En effet, mis à part le contact entre les sexes, tout est fait pour éviter les contacts de la peau. Pas de caresses à part le pelotage des seins de la femme, et jamais de "corps contre corps". Il y a toujours beaucoup de distance dans les films porno entre l'homme et la femme. Trop difficile à filmer ? Trop tendre et pas assez haineux ? Sans doute tout cela à la fois. C'est un drôle de modèle de relation sexuelle que l'on nous présente là, qui s’apparente davantage à une relation dominant-e/dominé-e qu’à autre chose. Pas de sentiments, on est là pour baiser sans aimer l'autre ; on veut juste se servir de l'autre pour se masturber, au final.

Les rapports sexuels se font ainsi dépouiller de leur substance. En réalité, je le rappelle, les relations sexuelles sont faites pour les gens qui souhaitent se donner du plaisir mutuellement et dans le respect de l’autre. C'est de la communication. Si ce n’est pas le cas, alors mieux vaut rester seul et imaginer, cela évite de rendre malheureux, et de SE rendre malheureux. Car oui, se servir de corps déshumanisés pour se vider, au lieu d’y voir des êtres humains qui peuvent désirer ou haïr, accepter ou refuser, rend malheureux. Nous sommes des êtres sociaux ; nous avons besoin de communication.

5. Ejaculation faciale

Ah, je l'adore celle là ! La symbolique est géniale, ils sont trop forts ! L'éjaculation faciale, symboliquement, c'est l'exécution : tirer une balle sur la tête de la femme pour l'achever, pour l'humilier, pour la salir aussi. Très excitant pour les hommes qui ont été éduqués pour détruire. A la base, je ne suis pas forcément contre cette pratique (pourquoi pas, si les deux partenaires sont réellement consentants et qu’ils ont envie tout les deux d’évoquer cette symbolique, comme un fantasme partagé), mais je suis contre la façon dont elle est utilisée ici, et aussi contre le fait qu'elle clôture systématiquement un film porno-type. Bien évidemment, dans la réalité cette pratique n’est absolument pas incontournable dans un rapport sexuel.

La plupart du temps, l'homme se tient debout et éjacule sur le visage de la femme, qui est agenouillée comme lors de la fellation. L'homme tient sont sexe à l'horizontale, comme on tient un arme à feu, et le coup part, sur le visage de la femme filmé en gros plan. Une fin réussie est lorsque le visage de la femme est bien éclaboussé, donc symboliquement bien souillé. Là encore, on veut conforter les hommes dans l'idée qu'ils doivent être les maîtres et doivent rabaisser les femmes. C'est on ne peut plus clair, non ?

Et bien sûr, l’absence de symétrie est ici on ne peut plus flagrante : jamais une femme n’éjaculera sur le visage d’un homme, et encore moins sur un visage d’homme filmé en gros plan (oui, les femmes aussi peuvent éjaculer, même si c’est moins courant que les hommes).

Un jour, j'ai vu un film porno où l'homme éjaculait dans le vagin de la femme (une pratique très courante dans la réalité, bien plus que l'éjaculation faciale), puis ils se reposaient tous les deux l'un contre l'autre. Ces gens avaient l’air de s’apprécier dans la vie, en dehors du film. Ce film avait une autre valeur que ce qui est généralement véhiculé par la porno. Comme quoi on peut faire des choses belles, ou du moins sans domination/soumission malsaine, en montrant des gens avoir un rapport sexuel. Un bémol toutefois : les deux individus ne portaient pas de préservatif ; pas très responsable de ce côté-là, donc, dans l’image qu’ils véhiculent de l’acte sexuel en général. A part ça, en ce qui concerne l'excitation du spectateur (qui est le but avoué de ce genre de films), pas de problème, c'était très excitant, et ceci dans le respect mutuel, sans humilier quiconque.

Les maquereaux-producteurs qui sont à la tête du système de la pornographie ne voient sans doute pas la chose du même oeil. Ils ont d’autres projets. Et c’est bien là le problème.

6. Et l'orgasme de la femme alors ?

« Bah heu... Les femmes ne sont que des gourdes à sperme, non ? Si les hommes éjaculent, c'est l'essentiel. C'est pas ça ? »

Les films porno-types se clôturent lorsque l'homme a eu un orgasme, et non pas lorsque la femme a eu un orgasme. Dans la vie de tous les jours aussi, malheureusement, l’homme a souvent un orgasme tandis que la femme simule. C’est toute une éducation… Et voici la porno qui appuie cette idée, ultime moyen d'influencer les hommes en les incitant à ne pas écouter les besoins des femmes, à les mépriser. Les hommes doivent mener la barque, ils doivent tout savoir. En réalité, bien sûr, ils ne savent pas grand-chose, puisque la communication est faussée. Alors chacun se met des œillères : les hommes font semblant de savoir, et les femmes font semblant de leur donner raison en simulant...

En réalité, ce n’est peut-être pas un problème que l’orgasme soit plus difficile à atteindre chez la femme que chez l’homme par la pénétration. En effet, il existe d’autres façons d’amener la femme à un orgasme : par exemple avec les doigts. Et au pire, même sans orgasme, le plaisir n’est pas absent, hein ! Il ne faut pas non plus être obsédé par l’orgasme à tout prix.

La porno l’est, elle, obsédée par l’orgasme à tout prix, et par la performance : elle est obsédée par l’orgasme masculin, montré comme devant être mécanique, violent et sans aucun sentiment.

On a donc vu à travers cette analyse du film porno-type que l’image de la femme comme l’image de l’homme est faussée : la femme est un trou qu’il faut punir et qui adore se faire rabaisser, et l’homme est une bite robot sans cœur. Vous y croyez, vous ?

7. Les autres types de films porno

J'ai détaillé ici un style de film porno, mais il en existe d'autres.

Tout d'abord, on peut penser aux films qui montrent des lesbiennes (je n'ai jamais regardé de films gays masculins, je ne connais pas). En fait, là encore, ces films sont destinés aux hommes - ou plutôt à ce à quoi on veut cantonner les hommes. Ce ne sont pas des films pour hommes et femmes (le rêve !), ce ne sont pas non plus des films pour femmes uniquement ; ce sont des films pour les hommes.

La preuve : même entre femmes, elles ne peuvent pas se passer de pénétration, avec des godes et compagnie, sans doute histoire de dire aux spectateurs "ne vous inquiétez pas les mecs, elles aiment la bite quand même". Alors que j'imagine (je ne connais pas bien, mais cela a l’air très probable) que, bien plus encore que dans une relation hétéro, on peut largement se passer de pénétration. Le message est donc là aussi bien déformé et formaté pour conforter le macho de base dans des idées fausses.

Ensuite, il y a des films "à histoire", comme par exemple les films porno qui passent sur Canal+. Cela fait plusieurs années que je n'ai pas vu ce genre de films, mais si cela n'a pas évolué, alors ce sont des films avec des pratiques un peu moins barbares que les "films porno-types" dont j'ai parlé au cours de cet article. Mais un peu seulement.

Premièrement, ils n'ont pas le côté "télé-réalité" : il y a une histoire prétexte aux scènes de sexe, et le spectateur a un peu plus de distance par rapport au film. Mais au final cela ne change pas grand chose : la "pénétration-manie" est toujours de la partie ainsi que les éjaculations masculines pour clôturer chaque séquence de baise, et les femmes sont avant tout des salopes tentatrices (l’histoire que raconte le film permet d’ailleurs la plupart du temps d’appuyer cette idée). A noter cependant : l'éjaculation faciale n'est pas systématique (mais l'éjaculation se fait toujours "à l'extérieur" et sur le corps de la femme), et les séquences de cunnilingus sont généralement à peu près équilibrées en longueur avec les séquences de fellation. Il y a donc un peu plus de respect dans ces films que dans d'autres plus malsains, mais qu'on ne s'y trompe pas, cela demeure orienté pour les machistes et totalement mensonger par rapport à la réalité. Nous sommes toujours très loin du désir d’épanouir le spectateur ou la spectatrice. Très loin du désir de tirer les gens vers le haut.

Ensuite, il y a d'autres "genres" destinés à moins de monde, ou en tout cas plus difficile à trouver il me semble (mais qui existent tout de même, et peut-être en plus grand nombre que je ne l’imagine - je ne connais pas d'enquête sur ce sujet), comme les films avec des excréments, des enfants, des animaux, des gens qui sont brûlés à la bougie ou bien découpés en morceaux ; mais je ne connais pas. Il y a aussi les mangas porno, mais il sont diffusés en masse surtout au Japon et pour les japonais, donc je n'en parle pas ici (mais je peux vous dire, ayant été exposé à ça, que les idées véhiculées sont bien nocives également).

8. Conclusion

Il y aurait encore autre chose à dire sur les films porno-types, comme cette mode de transformer les seins des femmes en ballons de foot et autre opérations chirurgicales en tout genre - jusqu’à opérer le vagin pour le rendre plus "visible à la caméra" –, ou bien les conditions traumatisantes de "travail" pour la plupart des "actrices". Pour ma part, je me suis concentré ici sur les idées véhiculées par la façon de filmer et les pratiques sexuelles dans les films porno.

J'ai écrit cet article afin d'éclairer les gens sur les valeurs qu'ils prônent en regardant de tels films. Pendant longtemps je ne me rendais pas vraiment compte de tout ça. Un jour j'ai acquis les outils pour pouvoir analyser, et maintenant j'essaie de vous le transmettre. Avec l'arrivée d'Internet, la porno est en train de contaminer notre manière de voir le sexe : c’est le complément ultime aux images sexistes en tout genre qui peuplent déjà en masse notre quotidien. On veut nous faire croire qu’il n’y a qu’une seule façon d’avoir un rapport sexuel, et que ça passe nécessairement par la domination et la haine. Et c'est très, très mauvais, aussi bien pour la femme que pour l'homme : il suffit d’ouvrir les yeux pour s’apercevoir que cela nous éloigne les uns des autres. Les enfants aussi s’en prennent plein la tête, puisque tout le contenu d’Internet leur est autorisé. Un vrai rapport sexuel, je le rappelle une dernière fois, n'a rien à voir avec ça.

Les films porno sont faits par des hommes qui détestent l’humanité. En toute logique, leur but est avant tout de gagner de l'argent, et par la même occasion d'enfoncer les gens dans la haine et l’incompréhension hommes/femmes, un peu plus qu'ils ne le sont déjà de par les autres sources d'influence (dont beaucoup de journaux, émissions de télé, jeux vidéo, films de cinéma, habitudes sociales, et même la quasi-totalité des contes que l'on raconte aux enfants - si si, relisez-en, vous verrez !). Tout ceci sans doute afin que ce système reste tel qu’il est, patriarcal, et dominé par un petit groupe de gens qui exploitent le malheur de la masse (hommes et femmes confondu-e-s).

La boucle est bouclée. Les nouveaux maquereaux fraîchement formés, en exerçant ce à quoi on les a éduqué, forment d'autres maquereaux dans les générations suivantes, et ainsi de suite.

Au final, impossible de le nier, ce sont les femmes qui sont les plus malheureuses, en premier lieu. Et beaucoup se mettent la tête dans le sable, sans doute par peur des hommes, ou pour conserver ce qu’elles croient être "amour" : certaines ont ingurgité le mythe du prince charmant et désirent rester dépendantes des hommes, mêmes violents. Pour ne pas fâcher, aussi, car on leur a appris à être conciliantes. Certaines s’imaginent peut-être aussi que tous les hommes sont ainsi, sans doute à cause de ce que les médias véhiculent et de certains cas de leur entourage qu’elles ont connus par le passé.

Il est important pour les femmes d’essayer de passer outre tout ceci et de ne pas tolérer que leur(s) compagnon(s) cautionnent ce genre de films. Se dire « mais tous les hommes en ont besoin, c’est naturel » est faux : personne n’a besoin de se nourrir de haine et de destruction. Exigez d’eux qu’ils prennent leurs responsabilités, au moins par respect pour vous.

Pouvons-nous, nous les hommes (je dis "nous" car j’en fais partie), être heureux sur une planète où malgré les discours façon Don Juan, les bisous d’amoureux empruntés aux films sentimentaux (ou aux jeux télévisés basés sur le couple) et les gentils cadeaux "pour faire bien au bon moment", nous détestons la moitié de la population en regardant de telles images ? Je ne peux pas le croire. Cherchez bien dans votre vie de tous les jours, vous vous rendrez à l'évidence : impossible d’être réellement heureux avec ces idées polluées en tête.

Regarder des films porno - tels qu’ils existent actuellement - revient à ne pas connaître les femmes et à ne pas vouloir les connaître, tout en satisfaisant son petit ego par la domination sexuelle.

Regarder des films porno actuels, c’est détester son prochain et se rendre malheureux, en s’enfermant dans une fausse vision du sexe.

Regarder des films porno actuels, c’est aussi participer à un vaste programme de marchandisation des êtres humains.

Vous êtes en droit de refuser cette "vision du sexe". Vous avez le droit de dire « non, ça ne me convient pas ». Vous avez le droit de rechercher la communication plutôt que la haine et l’incompréhension. Une dernière chose pour la route : notre éducation n’est pas une fatalité ; nous pouvons changer. La preuve, moi j’ai changé.

A l’avenir, rappelez-vous que les images éduquent, qu’on le veuille ou non, et il n’appartient qu’à nous de choisir par quelles images nous voulons être éduqués.

A chaque fois que vous "recevez" des images (ou des sons), pensez aussi à vous poser cette question : « quel est le message que l’on veut me transmettre ? ». Il y a toujours un message.

David Thévenot (avec l'aide de Charlotte Ricart-Dépret)

Posté par Miaramaou à 18:42 - Rétroliens [0] - Permalien [#]

06 décembre 2007

GANG BANG - La pornographie, bagne sexuel industriel

Les témoignages non officiels des coulisses de l'industrie du sexe sont rares. Un film, présenté par une association au parlement suédois dans le cadre d'une réflexion sur la liberté d'expression et la pornographie, rassemble des confidences édifiantes d'actrices, de policiers, de producteurs. "Shocking Truth" est son nom.

Attention : visionnage violent. Et vraie colère. **

Dépassée Annabel Chong, qui, en 1995, passait sous 251 partenaires en dix heures… Angela Houston, 30 ans, en 1999, s’est fait 622 hommes en 7 heures, soit un homme toutes les 40 secondes. Candy Appels a pour sa part été interrompue au 742ème par la police de Los Angeles. Quant à Sabrina Johnson, 23 ans, elle s’entraîne pour battre le record du gang bang, 2000 hommes en 24 heures prévus à la Saint-Sylvestre.

Aucune étude ne dresse encore le portrait psychologique de ces candidates au viol collectif. Mais Annabel Chong revivait en direct, dans son film, le traumatisme d’un viol véritable. Et Angela, Sabrina, Candy, qui sont-elles ? Qui sont ces femmes qui se disent heureuses après s’être fait passer dessus par une armée ? Qui sont ces Candy, Cookie et autre Molly ? Qui sont ces êtres humains qui se cachent sous des noms de chiennes ou de friandises ? Aujourd’hui, les témoignages sortent. Nous avons visionné « Shocking Truth », film suédois réalisé à partir d’interviews et de montages de films pornographiques diffusés dans le nord de l’Europe, et présenté au parlement suédois en 2000 dans le cadre d’une réflexion sur la liberté d’expression dans la pornographie.

Aussi dérangeant que cela puisse être, derrière chaque vagin, chaque bouche à pipe, chaque anus, derrière chaque trou rempli de foutre, de doigts, de poings, de centaines de bites d’affilée, se cache un être humain.

Un être humain, un corps qui, souvent, saigne entre les scènes. Qui s’évanouit pendant les plans coupés. Qu’on redresse tant bien que mal pour l’éjac finale dans la gueule. Nous le savons aujourd’hui.

Beaucoup de sang coule de ces culs anonymes, aux noms de gâteaux.

Certes, ne pas penser qu’un être humain, doté du même corps fragile que votre soeur ou votre mère, soit pénétré à la chaîne, saigne, s’effondre, soit marqué à vie, permet de mieux apprécier le spectacle pornographique, d’en jouir plus tranquillement.

Mais ce n’est pas la réalité.

Ne pas y penser, c’était mon cas avant. Avant de m’intéresser à l’envers du décor. Même si l’univers formaté et prévisible des films pornos m’a toujours paru ennuyeux, je ne dédaignais pas une vidéo de temps en temps, quelques scènes un peu crades pouvaient même me mettre en train, par contagion joyeuse de l’effet salope.
Mais c’était avant. Une fois qu’on sait, il faut bien avouer que ça gâche le plaisir.

Qui sont-elles ?

J’ai commencé cette enquête sans a priori. Entre filles, c’est vrai qu’on se demande. Après tout, celles qui se font mettre par cinquante mecs dans les pornos, d’accord, elles aiment sûrement pas ça, mais n’ont-elles pas choisi ? Elles sont payées pour ça. Même si elles ont besoin d’argent, elles pourraient quand même faire autre chose, non ? Travailler en usine, vendeuse, autre chose.

Mais est-ce vrai ? Avant les grandes luttes sociales, les filles qui bossaient dans les usines chimiques pourries et maladives se mutilaient en connaissance de cause, tout en rêvant de passer à travers. Ces filles auraient-elles pu choisir autre chose ?
En vérité, qui sont vraiment ces hommes et ces femmes que le spectateur consomme à longueur de vidéo ? Tous des enculeurs fougueux et des salopes qui aiment ça ? Ou encore des fainéantes qui refusent de bosser ?

Réponse d’un producteur de porno suédois* : « Ce sont très souvent d’anciennes victimes de viols ou d’inceste dans l’enfance. » Et puis, après un temps : « Bien sûr, dans ces conditions, on peut se demander si elles choisissent ce métier librement ».

Quant aux hommes ? Réponse du même producteur : « Les hommes ne doivent pas être émotifs pendant. Il ne faut pas, par exemple, qu’ils attendent une réponse de leur partenaire, qu’ils soient attentifs à leurs réactions. Alors, s’ils sont émotifs, ils ne peuvent pas vraiment faire ce travail. En fait, les hommes doivent pouvoir agir comme des machines. »

Réponse d’un ancien commissaire, qui a rencontré d’innombrables prostituées et actrices du hard* : « J’ai connu des milliers de filles. En fait, j’ai plus l’impression d’avoir rempli une fonction de travailleur social. Ce ne sont pas les mêmes filles dans le porno et dans la prostitution. Mais elles ont les mêmes origines. Presque toutes ont été abusées dans l’enfance. »

Voilà un début de réponse sur les être humains qui travaillent dans le porno. Que ce soit en France, aux Etats-Unis ou en Suède, la constatation des associations, après avoir recueilli de nombreux témoignages est la même. Les milieux défavorisés fournissent un vivier de pauvres filles pour la prostitution et la pornographie. Très souvent victimes d'inceste et violées pendant l’enfance. Ou accrochées aux drogues. Or, constatent les associations, les victimes d’inceste ou de viols, les droguées ne sont pas prises en charge par la société pour bénéficier d’un traitement ou d’un processus d’aide. Elles sont alors directement manipulées par des souteneurs ou des producteurs, parfois dès la sortie des foyers. Elles sont récupérées de façon industrielle pour alimenter les productions bas de gamme en tout genre, jusqu’avec des dogues, des ânes, des chevaux, etc. Chacun y trouverait son compte, que ce soit les services sociaux déjà saturés et incapables de répondre à la demande, ou, bien sûr, les boîtes de production du X tout venant, qui font leur beurre sur ces anciens enfants martyrisés, habitués à la douleur comme à la docilité.
Voilà le voile que lèvent les associations sur ces filles.

Le corps des plus défavorisés utilement recyclés pour servir de liant social.

Ce n’est pas seulement un scandale mais une horreur. A grande échelle.

Aux USA, l’industrie du porno dégage 4 à 6 milliards de dollars par an. Plus que l’industrie du film et du disque réunie.

La diffusion de "Playboy" et de "Penthouse" (24 millions d’exemplaires) est deux fois plus importante que celles de "Newsweek" et de "Time" réunies… Toujours aux USA, 75 % des magasins de vidéo vendent des K7 ou DVD pornos, qui leur assurent entre 50% et 60 % du chiffre d’affaires. Et 65 % des connexions sur le net concernent des sites pornographiques. Derrière les chiffres, combien de corps ?

Backstage : deux filles interviewées * entre deux scènes, du sperme plein le visage.

La première, sourire figé, terrible, regard fixe : « Je sais que je suis une grosse pute. Mais je ne me rappelle plus quand ça a commencé » . La seconde : « Peut-être… quand je me suis fait enculer par l’avocat de mon père. Enfin, je ne sais plus si c’était son avocat ou un de ses collègues. J’avais douze ans. » Tout cela dit avec l’indispensable sourire caméra et en enfonçant un doigt manucuré dans une chatte épilée et parfaitement sèche.

Voilà la situation d’être humains entrés volontairement dans le bagne moderne du sexe, si on peut considérer comme un acte de volonté l’impossibilité de refuser des violences nouvelles pour les rescapés de violences anciennes. Qu’advient-il d’eux, une fois entrés ? Maladies, suicides… Comment savoir ? On apprend des associations que la plupart des actrices touchant à la zoophilie se sont suicidées. Enfin, celles dont on connaît le nom. La junkie édentée ramassée dans la rue pour se faire mettre par un lévrier afghan, celle qui pose pour la jaquette du dvd bien en évidence dans le bac prés de l’entrée du sex-shop à côté de chez moi, celle-là, où est-elle aujourd’hui, que lui est-il arrivé depuis? Suicide ? Overdose ? Les culs anonymes passent et crèvent. Qu’importe. Le réservoir à paumés et à déchets sociaux est disponible, à la merci des fantasmes érigés en loi. Ce n’est pas la matière première qui manque.

Mais après tout, comme le dit un autre producteur* : « Il n’y a pas de loi interdisant de faire de l’argent dans un système capitaliste. Je n’ai pas inventé le capitalisme. Je suis innocent. »

L'écran et la réalité

Sur l’écran, le spectateur de porno, à quelques stars près, voit finalement des filles qui se ressemblent toutes. A la couleur des cheveux et la grosseur de poitrine près. Difficile après tout de faire la différence entre un anus et un anus, une bouche à pipes et une bouche à pipes. Pas grand chose d’humain là-dedans, mais plutôt l’excitation au spectacle de morceaux de corps, de viandes avides, gémissants et presque toujours anonymes. C’est d’ailleurs justement cet anonymat, cette facilité, ce côté immédiat et à vif de l’acte sexuel qui font l’intérêt de ce genre de film. Alors, où est le problème ? Au nom de quelles idées réactionnaires condamner mon plaisir ? En quoi la vision de ces scènes peut-elle représenter un danger pour moi, pour les jeunes habitués à une telle sexualité mécanisée et mercantile, etc… ?

Telles sont les questions que se pose aujourd’hui le spectateur. Ces questions sont évidemment légitimes, et peuvent faire l’objet d’innombrables débats. D’ailleurs, on les entend partout, de "Max" à l’"Observateur", chez Delarue, sur TF1…

Mais le débat ne peut s'en tenir à la seule logique du spectateur, des fantasmes du spectateur. Parce que la réponse à la question « Qu’arrive-t-il et que deviennent les hommes et les femmes sur le tournage d’un film pornographique » n’est pas entièrement contenue dans les images que vous visionnez tranquillement sur votre vidéo (même si certaines choquent par leur inhumanité ou la souffrance visible des actrices).

Rappelez-vous "Gorges Profondes", le film X culte des années 1970, où tout le sexe se réduit à des pipes, queue à fond dans la gorge, ce qui ferait jouir à coup sûr l’héroïne. Pendant le tournage, Linda Marchiano, alors connue sous le nom de Linda Lovelace, était battue et menacée d’un pistolet par son compagnon afin de pouvoir accomplir les performances buccales qui ont fait du film une des œuvres fondatrices de la pornographie. Pendant les mois qui ont suivi, de nombreuses femmes ont été hospitalisées aux Etats-Unis, qu’elles aient été victimes de viols ou que leurs petits amis aient voulu réitérer à la maison l’exploit que Marchiano n’avait pu signer que menacée, dans un état second.

Tournage X*. Une petite blonde assez mince se fait sodomiser sans ménagement par un mec puis par un autre puis par un troisième. Ils font la queue sans état d’âme, bite à la main. Les larmes font couler le maquillage. Difficile de confondre les cris avec des cris de plaisir. Entre le deuxième et le troisième type, qui la secoue comme un sac, elle chancelle et ses yeux virent au blanc. Plan coupé. Séquence suivante, nouvelle enculade, avec en plus trois mains plongées dans son vagin, la fouillant sans ménagement. Quand son partenaire se retire, elle manque tomber. Une main la redresse par l’épaule et lui plaque le visage sur une bite. Elle doit sucer, tout avaler. Interview backstage de cette fille. Les larmes ne sont pas encore entièrement séchées :

- Q : Si un inconnu vous mettait sa bite dans la bouche en pleine rue, ça vous dérangerait ?
- R : Vous croyez que je les connais bien, les hommes avec qui je viens de tourner ? Je ne les avais jamais rencontrés avant le tournage. Alors si un inconnu jouissait dans ma bouche, non, ça ne me dérangerait pas.

Et puis un sourire caméra, d’autant plus atroce qu’on a encore en mémoire les grimaces de douleur de la scène précédente. Elle ajoute :
« Mais n’oubliez jamais que j’aime ça. J’adore le sexe, je suis une vraie pute et j’aime ça. »

Elle aime vraiment tomber dans les pommes enculée par tous ces mecs ? Ou est-ce la thèse officielle ? Ou pire : finit-elle par le croire ? Et que penser de celles qui diraient aimer ça avec des chiens ou des mulets ?
Après la servitude volontaire, voici la torture volontaire, ultime horreur moderne.
Backstage, encore. Une autre actrice *, le visage également baigné de sperme.

- Q : De quoi avez vous peur ?
- R : De devenir un animal. Je ne suis plus un être humain. Je me sens comme un animal.


Même question posée à une autre fille *, en train de sucer un gode fluorescent. Elle sort le gode de sa bouche, et d’un coup son regard change. Eteint. Fixe. Perdu.

- Q : De quoi avez vous peur ?
- R : De devenir rien. Et ensuite moins que rien.


Backstage toujours.

Elle a au plus 24 ans *. Elle raconte son expérience d’ex-actrice de porno et s’écroule en larmes. Elle parle de Cookie en disant « elle », comme s’il s’agissait d’un corps étranger, comme si elle ne pouvait pas raconter à la première personne. Car Cookie, c’est elle.
Cookie devait tourner une double pénétration. Elle s’est mise à pisser le sang. Il a fallu couper. Les producteurs et les autres acteurs ont donné des kleenex à Cookie pour qu’elle s’essuie, en la traitant de conne parce qu’elle gâchait le film. Après cinq minutes de pause, le tournage a repris et on lui a fait finir la scène. Elle est payée pour ça, n’est-ce pas. Elle a choisi ça.
Cookie dit encore, parlant toujours d’elle-même à la troisième personne : « Cookie avait une hémorragie qui nécessitait une hospitalisation d’urgence. »
Cookie n’est sans doute pas la seule à avoir été hospitalisée après un tournage. Les histoires sortent. Une fille condamnée à la chaise roulante suite à un gang bang. Une autre passe six mois à l’hôpital. Comme le raconte Raffaëlla Anderson dans son terrible témoignage, "Hard" : « Prenez une fille sans expérience […], loin de chez elle, dormant à l’hôtel ou sur le tournage : faites lui faire une double pénétration, un fist vaginal, agrémenté d’un fist anal, parfois les deux en même temps, une main dans le cul, parfois deux. Tu récoltes une fille en larmes, qui pisse le sang à cause des lésions, et qui généralement se chie dessus parce que personne ne lui explique qu’il faut faire un lavement. De toute façon, c’est pas grave, la merde fait vendre. Après la scène qu’elles n’ont pas le droit d’interrompre, et de toute manière personne ne les écoute, les filles ont deux heures pour se reposer. Elles reprennent le tournage. »

Limiter le débat à la problématique du plaisir du spectateur est dangereux, parce que ce qu’il voit à l’écran n’est pas la réalité.

On parle parfois avec horreur des snuff movies, où les filles seraient torturées à mort. Mais certains films pornographiques se rapprochent des snuffs movies, les tortures sont coupées au montage. Les témoignages sortent des studios. Les images aussi.

Jamais on ne voit un gang bang, une double, triple, multiple pénétration ou un fist-fucking, filmé sans coupe, sans montage. Parce qu’alors, comment ne pas ouvrir les yeux, comment imaginer qu’on puisse infliger une telle violence à un corps sans conséquences et sans séquelles ?

Raffaëlla : « Le matin, tu te lèves, tu te fourres pour la nième fois ta poire de lavement dans le cul et tu nettoies l’intérieur. Tu réitères jusqu’à ce que ce soit propre. Rien que ça, ça fait mal. […] Après ça, j’ai besoin de me mettre sous la couette une heure pour oublier combien j’en souffre. […] Aucune position ne convient. Tu tournes dans tous les sens mais y a rien qui t’apaise. Après quoi, tu te retrouves sur un set et tu suces, tu cambres. On te traite de salope […]. Rien ne vaut une telle souffrance. »

La pornographie tout sourire n’est possible que dans un monde virtuel, où les cris de souffrance sont remplacés par des gémissements de plaisir et des appels à y aller plus fort.

Déshumanisation

Voilà pourquoi, il est devenu non seulement stupide mais criminel de faire du débat sur la pornographie un débat « d’idées », où les défenseurs de la censure s’opposent aux soi-disant libres-penseurs sur le thème « quel effet sur le spectateur ? ». Même si j’apprécie le travail de pionnières mené aujourd’hui par les intellectuelles américaines sur la question de la pornographie, je ne partage pas leur opinion d’un racisme exprimé à l’encontre des hommes ou d’une fantasmatique macho insupportable. Il est inutile, et tout aussi criminel, de réduire le débat sur la pornographie à un antagonisme féminisme / pouvoir masculin.

Il est devenu en revanche urgent de s’interroger sur le processus de déshumanisation de milliers d’hommes et de femmes engagés dans la pornographie à la chaîne. Les témoignages sur les coulisses de la pornographie m’ont bouleversée et horrifiée. Il y résonne des échos familiers qu’on aurait bien voulu ne plus jamais entendre. Relisez n’importe quel témoignage de rescapés, consultez n’importe quel document sur la torture. Cela se passe, cela s’est toujours passé de la même manière. En Europe, en Afrique, en Amérique. Le processus de torture vise à priver un être humain de sa qualité d’être humain. La torture vise à le réduire à l’état d’animal, à l’anéantir jusqu’à ce que lui-même ne se considère plus comme humain, mais comme rien, moins que rien.

À chaque fois que l’on visionne un film pornographique, il faut s’en souvenir. Qu’advient-il de ces filles dont la plus grande peur est d’être devenue « un animal » ou « rien, moins que rien » ? Nous le savons. Certaines meurent de cancers, du sida ou d’hémorragie. Beaucoup conservent des séquelles physiques et psychologiques qui les poursuivent longtemps. Rocco Sifredi lui même a reconnu un jour que certaines « actrices » du porno bas de gamme, ultra majoritaire, avaient le sexe et l’anus détruits.

L’américaine Catherine Mac Kinnon, qui a recueilli des dizaines de témoignages, décrit une de ces femmes de manière saisissante : « Elle n’a pas de nom. C’est une bouche, un vagin et un anus. Qui a besoin d’elle en particulier quand il y en a tant d’autres ? Si elle meurt, à qui manquera-t-elle ? Qui portera son deuil ? Qui s’en inquiétera si elle disparaît ? Qui est-elle ? Elle n’est personne. Littéralement, personne »

En Australie, beaucoup d’actrices ont recours à des opérations chirurgicales spécifiques. Il ne s’agit plus maintenant de retouches « classiques » (comme augmenter le volume des seins) mais de se faire ôter les grandes lèvres, afin que le vagin soit plus visible à l’écran… Rien qu'un trou.

Spectateur bourreau

Il faudrait traiter les rescapés de ce bagne moderne avec le même respect, les mêmes précautions que les rescapés de la torture. Après cette enquête et avoir visionné les images de « Shocking Truth », je sais que je ne pourrai plus regarder un film porno comme avant. Je ne demande pas la censure, ou l’interdiction des films pornographiques.

Je demande à sortir de la logique du spectateur. Qu’il nous suffise d’écouter notre corps. Il n’y a pas de débat d’idées sur le porno sans un débat de chair. Je ne demande pas l’abolition de la pornographie, dont on retrouvait déjà des traces sur les fresques pompéiennes.

Je demande la création d’un observatoire destiné à veiller au respect des personnes humaines employées sur les tournages. Suis-je « réactionnaire » ? Sexuellement frustrée parce que je demande pour des êtres humains les mêmes égards que pour les animaux ? Nous nous indignons du massacre des bébés phoques, du gavage des poulets, jusqu’aux animaux mal traités dans les tournages X. Citons pour rire, pour le fou- rire car sans folie, il faudrait en pleurer, cet avis d’un internaute sur la zoophilie « [même si j’adore la sexualité filles / animaux] je ne peux cependant, en tant que technicien vétérinaire, défendre l’idée d’une interaction sexuelle entre l’être humain et l’animal, parce que cela ruinerait la psyché de l’animal et le ferait ensuite agir de façon intolérable au regard des règles de politesse de la société humaine. De plus, il serait mal d’encourager un animal innocent à suivre les traces du mâle humain, en quête d’un idéal inaccessible ».
Froid dans le dos.

Virtuel mortel

Imaginons un instant qu’ait lieu une campagne d’information des spectateurs, avec diffusion sur une chaîne généraliste d’un film documentaire (du type « Shocking truth ») comportant des images porno tournées « backstage » . Pour la plus grande majorité, le passage d’une représentation virtuelle à une réalité physique atroce contribuerait à une diminution considérable, si ce n’est à une disparition totale de l’excitation provoquée par ces images.

C’est à ce stade, et à ce stade seulement, qu’il faut réintégrer le point de vue du spectateur pour comprendre les résistances que soulèvent aujourd’hui les attaques dirigées contre la pornographie.
Ce spectateur, ces millions de spectateurs, une fois privés de leur jouissance virtuelle, devraient chercher d’autres ressources pour leur plaisir onaniste. Mais combien d’entre eux en sont-ils encore capables ?

Il ne faut pas sous-estimer la terreur et l’agressivité que suscitent chez certains la fin du rêve pornographique, la fin de l’image de la femme-trou, le désarroi que serait pour eux la perte d’un univers fantasmatique virtuel qui est souvent leur principal accès à la jouissance.

Comment jouir dans le monde réel ? Comment jouir de chair et d’odeur et du poids et de la présence vivante et souffrante d’une femme ? Il est urgent de proposer aux adolescents une autre vision du sexe et de l’amour que celle des femmes-orifices et des enculeurs-performance. On peut d’ailleurs se demander quels bons petits soldats dociles, quelles brutes obéissantes et conditionnées on cherche à faire des hommes, pendant qu’on transforme les femmes en animaux / objets méprisables et maltraités. Les chefs de guerre serbes dopaient leurs troupes aux films pornos avant de faire des descentes dans les villages ? Tout est fait pour que le spectateur onaniste reste enfermé dans l’ignorance de son propre corps et donc forcément aussi dans celle du corps de l’autre - en psychopathe qui non seulement ne réagit plus à la souffrance d’autrui, mais en jouit. La question du spectateur est : quelle humanité préparons nous, et voulons nous fabriquer des générations d'individus conditionnés, dociles, économiquement performants, prêts à tolérer n’importe quelle abomination de la part du corps social qui les entretiendra dans leur jouissance maladive?

Amoureux de la chair, des odeurs, de la sueur, des infinis jeux du sexe, nous ne nous devons pas seulement d’informer nos semblables sur les violences de la pornographie industrielle. A nous de témoigner de notre joie de vivre dans le monde réel et de défendre avec délectation les formes infinies de la jouissance incarnée.
La joie, plus forte que le gang bang.

Isabelle Sorrente

Source : http://web.archive.org/web/20050924002430/lattention.com/

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05 décembre 2007

La pornographie et le désespoir

Par Andrea Dworkin, écrivaine et féministe

À l’origine, cet article a été préparé pour le colloque "Perspectives féministes sur la pornographie" qui s’est tenu à San Francisco, en 1978. Une vision profonde du problème de la pornographie s’incarne dans ce discours prononcé juste avant le départ d’une manifestation ayant pour thème "Take Back the Night" [Reprenons la nuit].


Je cherchais quelque chose à dire ici aujourd’hui (1) de bien différent de ce que je vais dire. Je voulais arriver ici pleine de ferveur militante, fière et déchaînée de fureur. Mais de plus en plus, je sens que cette fureur n’est que l’ombre du désespoir qui monte en moi. Le fait d’apercevoir ici et là des petits bouts de pornographie déclenchera une fureur salutaire chez toute femme qui a un tant soit peu le sens de sa valeur intrinsèque. Mais quand on étudie la pornographie en profondeur et dans toute son ampleur, comme je le fais depuis plus longtemps que je ne voudrais m’en souvenir, c’est le désespoir qui nous envahit.

La pornographie est en soi abjecte. Ce serait mentir que de la caractériser autrement et le fléau des rationalisations et des sophismes mâles ne peut ni changer ni cacher ce simple fait. Georges Bataille, un philosophe de la pornographie (qu’il appelle "érotisme"), l’exprime très clairement : "Dans son essence, le domaine de l’érotisme est le domaine de la violence, de la violation (2)." M. Bataille, contrairement à tant de ses pairs, a la bonté de préciser explicitement qu’il s’agit bien, dans tout cela, de violer les femmes. Utilisant un langage fait d’euphémismes grandiloquents, très populaire parmi les intellectuels mâles qui écrivent sur la pornographie, Bataille nous explique que "[c’]est essentiellement la partie passive, féminine qui est dissoute en tant qu’être constitué (3)". Être "dissoutes" - par n’importe quel moyen - c’est là le rôle des femmes dans la pornographie. Les grands hommes de science et les philosophes de la sexualité, y compris Kinsey, Havelock Ellis, Wilhelm Reich et Freud, confirment tous cette conception de notre rôle et de notre destinée. Les grands écrivains mâles manient le langage avec plus ou moins de bonheur pour nous représenter en fragments autogratifiants, déjà à moitié "dissous", puis ils se mettent en frais de nous "dissoudre" complètement, par tous les moyens nécessaires. Les biographes de ces grands artistes mâles célèbrent les atrocités que ces hommes ont commises contre nous dans la vie réelle comme si elles étaient essentielles à la création artistique. Et dans l’histoire, telle que les hommes l’ont vécue, ils nous ont aussi "dissoutes" par tous les moyens nécessaires. Notre peau servie en tranches et nos os fracassés sont les sources énergétiques de l’art et de la science tels que définis par les hommes ; de même, ils sont le contenu essentiel de la pornographie. L’expérience viscérale d’une haine des femmes qui ne connaît littéralement aucune limite m’a amenée au-delà de la fureur et des larmes ; je ne peux vous parler qu’à partir de mon désespoir.

Toutes, nous pensions que le monde serait bien différent, n’est-ce pas ? Même si nous avions connu la misère matérielle ou émotive pendant l’enfance ou à l’âge adulte, même si nous avions compris, à travers l’histoire et les témoignages vivants, à quel point les gens souffrent et pourquoi, nous avons toutes cru, quelque part au fond de nous-mêmes, aux possibilités humaines. Certaines d’entre nous ont cru à l’art, d’autres à la littérature, à la musique, à la religion, à la révolution, aux enfants, au potentiel libérateur de l’érotisme ou à celui de la tendresse. Peu importe tout ce que nous savions de la cruauté, nous avons toutes cru à la bonté ; et peu importe tout ce que nous savions de la haine, nous avons toutes cru à l’amitié et à l’amour. Aucune d’entre nous n’aurait pu imaginer ou croire possibles ces simples faits quotidiens que nous avons maintenant appris à connaître : la rapacité du désir de domination des mâles, la méchanceté de la suprématie mâle et le virulent mépris pour les femmes qui est le fondement même de la culture dans laquelle nous vivons. Le mouvement de libération des femmes nous a toutes obligées à regarder ces faits bien en face et pourtant, aussi courageuses et éclairées que nous soyons et aussi loin que nous soyons prêtes à aller (ou forcées d’aller), dans une vision de la réalité qui exclurait le romantisme et l’illusion, nous restons encore atterrées devant la haine des mâles pour notre sexe, sa mordibité, sa compulsivité, son obsessivité, son autocélébration dans chaque détail de la vie et de la culture. Nous pensons avoir enfin compris cette haine une fois pour toutes,l’avoir vue dans toute sa spectaculaire cruauté, en avoir compris tous les secrets, nous y être habituées ou l’avoir dépassée ou encore nous être organisées contre elle de manière à nous protéger au moins de ses pires excès. Nous pensons savoir tout ce qu’il y a à savoir sur ce que les hommes font aux femmes, même s’il nous est impossible d’imaginer pourquoi, quand tout à coup quelque chose se produit qui nous affole, nous fait perdre la tête, de sorte que nous nous retrouvons à nouveau emprisonnées comme des animaux en cage dans la réalité paralysante du contrôle mâle, de la vengeance mâle contre on ne sait quoi, de la haine mâle pour notre existence même.

On peut tout savoir et pourtant être encore incapable de concevoir des choses comme les films snuff. On peut tout savoir et pourtant être encore choquée et terrifiée quand on apprend qu’un homme ayant tenté de fabriquer des films snuff est relâché, malgré le témoignage des femmes agents clandestins qu’il voulait torturer, assassiner et, évidemment, filmer. On peut tout savoir et pourtant rester stupéfiée et paralysée devant une enfant violée sans arrêt par son père ou par un autre mâle de la famille. On peut tout savoir et pourtant en être réduite à bredouiller comme une idiote quand une femme est poursuivie en justice pour avoir tenté de s’avorter avec des aiguilles à tricoter ou pour avoir tué l’homme qui l’avait violée, ou torturée, ou qui était en train de le faire. On peut tout savoir et pourtant avoir à la fois envie de tuer et de mourir à la vue d’une jubilante image de femme passée au hache-viande sur la couverture d’un magazine national, aussi corrompu que le magazine puisse être. On peut tout savoir et pourtant refuser encore, quelque part au fond de soi, de croire que la violence individuelle et sociale envers les femmes sanctionnée par la société soit illimitée, imprévisible, omniprésente, continuelle, impitoyable et d’un sadisme parfaitement désinvolte et bienheureux. On peut tout savoir et pourtant être incapable d’accepter le fait que la sexualité et le meurtre soient à ce point amalgamés dans la conscience mâle, que la première soit impossible et impensable sans la possibilité imminente de l’autre. On peut tout savoir et pourtant, au fond de soi, refuser encore d’accepter que l’anéantissement des femmes soit pour les hommes la source de leur pensée et de leur identification. On peut tout savoir et pourtant vouloir encore désespérément tout oublier parce que si l’on regarde en face tout ce que nous savons, on se demande si la vie vaut la peine d’être vécue.

Tous les pornographes, anciens et modernes, graphiques ou littéraires, vulgaires ou aristocratiques, mettent de l’avant la même affirmation : le plaisir érotique des hommes trouve son origine et son fondement dans la destruction sauvage des femmes. Le marquis de Sade (que les universitaires mâles appellent "le divin marquis"), le pornographe le plus honoré au monde a écrit dans un de ses moments de plus grande civilité et sobriété : "Je n’aurais jamais raté de femme si j’avais été bien sûr de la tuer après (4)." L’érotisation du meurtre est l’essence de la pornographie, comme elle est l’essence de la vie. Le tortionnaire peut être un policier en train d’arracher les ongles d’une victime dans une cellule de prison ou un homme soi-disant normal qui caresse le projet d’essayer de baiser une femme à mort. Pour les hommes, en fait, le processus du meurtre - les coups et le viol sont des étapes de ce processus - est l’acte sexuel fondamental en réalité et/ou en imagination. En tant que classe, les femmes doivent rester asservies, enchaînées à la volonté sexuelle des hommes parce que ceux-ci ont besoin, pour alimenter leur appétit et leur performance sexuelles, de cette reconnaissance de leur auguste droit de tuer, peu importe qu’ils l’exercent dans toute son ampleur ou seulement en partie. Sans Ies femmes comme victimes réelles ou potentielles, les hommes sont. comme on dit dans l’habituel jargon aseptisé, "sexuellement disfonctionnels". On retrouve cette même motivation parmi les homosexuels mâles chez qui le pouvoir et/ou les conventions désignent certains mâles comme femelles ou efféminés. La pléthore de cuir et de chaînes chez les homosexuels, et la nouvelle mode chez les gais adultes soi-disant progressistes de prendre la défense des réseaux organisés de prostitution de jeunes garçons, témoignent de l’immuabilité de cette compulsion des mâles à dominer et à détruire qui est la source même de leur plaisir sexuel.

L’aspect le plus terrible de la pornographie, c’est qu’elle révèle la vérité sur les mâles, et son aspect le plus pernicieux, c’est qu’elle impose cette vérité mâle comme si c’était la vérité universelle. Ces descriptions de femmes enchaînées que l’on torture sont censées représenter nos aspirations érotiques les plus profondes. Et quelques-unes d’entre nous le croient, n’est-ce pas ? L’aspect le plus important de la pornographie, c’est que les valeurs qui y sont charriées sont les valeurs partagées par tous les hommes. C’est là un fait capital que la droite comme la gauche mâles, de manières qui sont différentes mais qui se renforcent mutuellement, veulent dissimuler aux femmes. La droite mâle veut cacher la pornographie, la gauche veut cacher sa signification. Les deux veulent que la pornographie soit accessible afin que les hommes puissent y trouver réconfort et énergie. La droite veut un accès secret à la pornographie : la gauche, un accès public. Mais que la pornographie soit ou non visible, il n’en reste pas moins que les valeurs qu’elle véhicule sont les valeurs exprimées dans les actes de viol et dans le phénomène des femmes battues, dans le système juridique, dans la religion, dans l’art et la littérature, dans la discrimination économique systématique contre les femmes, dans les académies moribondes ; et par ceux que l’on dit bons, sages, généreux et éclairés dans tous ces domaines. La pornographie n’est pas une forme d’expression isolée et distincte du reste de la vie ; c’est une forme d’expression toujours parfaitement harmonisée à la culture au sein de laquelle elle s’épanouit. Et cela reste vrai, que la pornographie soit légale ou illégale. Dans un cas comme dans l’autre, la pornographie permet de perpétuer la suprématie mâle et les crimes de violence envers les femmes car elle conditionne, entraîne, éduque et incite les hommes à mépriser les femmes, à les utiliser et à leur faire mal. La pornographie existe parce que les hommes méprisent les femmes, et les hommes méprisent les femmes en partie parce que la pornographie existe.

Quant à moi, la pornographie me détruit comme jamais la vie n’a pu le faire, du moins jusqu’à maintenant. Quelles que soient les luttes et les difficultés que j’aie connues dans ma vie, j’ai toujours eu le désir de trouver un moyen de continuer même si je ne savais pas comment, pour vivre un jour de plus, apprendre une chose de plus, faire encore une promenade, lire encore un livre, écrire un autre paragraphe, voir encore un ami, aimer encore une fois. Quand je lis ou que je vois de la pornographie, je voudrais que tout s’arrête. Pourquoi, me dis-je, pourquoi sont-ils si diaboliquement cruels et si diaboliquement fiers de l’être ? Parfois, c’est un détail qui me rend folle. Je regarde, par exemple, une série de photographies : une femme se tranche les seins au couteau, se barbouille le corps de son propre sang, s’enfonce une épée dans le vagin. Et elle sourit. C’est ce sourire qui me rend folle. Ou bien j’aperçois une immense vitrine entièrement recouverte avec les pochettes d’un disque. L’image sur la pochette représente une vue de profil des cuisses d’une femme. Sa fourche est suggérée parce que nous savons qu’elle est là ; on ne la voit pas. Le titre du disque clame : Plug Me to Death [Enfonce-moi à mort]. Et c’est l’emploi de la première personne qui me rend folle. "Enfonce-moi à mort". Cette arrogance. Cette impitoyable arrogance. Comment cela peut-il continuer ainsi, ces images, ces idées et ces valeurs dénuées de tout sens, entièrement brutales, ineptes, se répandent jour après jour, année après année, emballées, achetées et vendues, publiées, persistantes ? Personne ne veut arrêter cela, nos chers intellectuels le défendent, d’élégants avocats progressistes plaident en sa faveur et des hommes de tous les milieux ne peuvent et ne veulent vivre sans cela. Et la vie, qui est tout pour moi, perd tout son sens car ces célébrations de la cruauté détruisent ma capacité même de sentir, d’aimer et d’espérer. Je hais les pornographes par-dessus tout parce qu’ils me privent de l’espoir.

La violence psychique dans la pornographie est en elle-même et par elle-même intolérable. Elle agit sur vous comme une matraque jusqu’à ce que votre sensibilité soit complètement écrasée et que votre cœur s’arrête de battre. On est paralysée.

Tout s’arrête. On regarde les pages ou les images et on sait : c’est cela que veulent les hommes, c’est cela qu’ils ont toujours eu et qu’ils refusent d’abandonner. Comme le faisait remarquer la lesbienne féministe Karla Jay dans un article intitulé "Pot, Porn, and the Politics of Pleasure" [Le "pot", la porno et la politique du plaisir], les hommes sont prêts à se passer de raisins, de laitue, de jus d’orange, de vin portugais et de thon (5), mais pas de pornographie. Et bien sûr, on voudrait la leur arracher, la brûler, la déchirer, y jeter des bombes et raser au sol leurs cinémas et leurs maisons de publication. On a le choix entre adhérer à un mouvement révolutionnaire et s’abandonner au désespoir. Peut-être ai-je trouvé la véritable source de mon désespoir : nous ne sommes pas encore devenues un mouvement révolutionnaire.

Ce soir, comme d’autres femmes l’ont fait dans des villes du monde entier, nous allons reprendre la nuit et marcher dans les rues toutes ensemble car, dans tous les sens du terme, aucune de nous ne peut marcher seule. Toute femme, qui marche seule devient une cible. Elle sera pourchassée, harcelée et souvent en butte à la violence psychique ou physique. Ce n’est qu’ensemble que nous pouvons marcher avec un peu de sécurité, de dignité et de liberté. En marchant ensemble ce soir, nous proclamerons à la face des violeurs et de ceux qui battent leur femme que leurs jours sont comptés et que notre heure est venue. Et demain, que ferons-nous demain ? Car, mes soeurs, en vérité c’est tous les soirs qu’il faut reprendre la nuit sinon, la nuit ne nous appartiendra jamais. Et quand nous aurons conquis la noirceur, il nous faudra revenir vers la lumière pour reconquérir aussi le jour et le faire nôtre. C’est là notre choix et notre obligation. C’est un choix révolutionnaire et une obligation révolutionnaire. Pour nous, les deux sont inséparables, comme nous devons être inséparables dans notre combat pour la liberté. Plusieurs d’entre nous ont déjà marché de nombreux kilomètres - des kilomètres courageux et difficiles - mais nous ne sommes pas encore rendues assez loin. Ce soir, à chaque pas et à chaque souffle, nous devons nous engager à aller jusqu’au bout : jusqu’à ce que nous ayons transformé cette terre que nous foulons, qui est pour le moment une prison et une tombe, en notre chez-nous joyeux et légitime. Nous devons le faire et nous le ferons, pour notre propre bien et pour celui de toutes les femmes, pour toujours.

Notes

1. À l’origine, cet article a été préparé pour le colloque "Perspectives féministes sur la pornographie" qui s’est tenu à San Francisco, en 1978. Une vision profonde du problème de la pornographie s’incarne dans ce discours prononcé juste avant le départ d’une manifestation ayant pour thème "Take Back the Night" [reprenons la nuit]. Nous avions organisé cette marche pour bien montrer notre détermination à enrayer la vague de violence envers les femmes, qu’elle vienne des violeurs, de ceux qui battent leur femme ou des fabricants d’images dans les mass-médias. À la tombée de la nuit, 3000 manifestantes se sont rassemblées pour entendre "L’exhortation à la marche" d’Andrea Dworkin. Puis, nous nous sommes frayé un chemin jusqu’à Broadway, au milieu des touristes, des enseignes au néon annonçant les spectacles sexuels sur scène, les librairies "pour adultes seulement" et les cinémas pornographiques. En scandant des slogans comme : "Plus jamais de profits tirés du corps des femmes", nous avons envahi toute la rue, paralysé la circulation et occupé complètement un bout de Broadway sur une longueur de trois pâtés de maisons. Pour la première fois, et pendant une heure, Broadway n’appartenait plus aux aboyeurs devant les guichets, aux proxénètes ou aux pornographes, mais à des milliers de femmes, à leurs chants, à leurs voix, à leur colère et à leur vision.

2. Georges Bataille, L’érotisme, Paris, Union générale d’éditions, 10/18, 1970, p. 21.
3. Ibid., p. 22.
4. D.A.F. de Sade, Oeuvres complètes du marquis de Sade, Édition définitive, Cercle du livre précieux, 1966, tome 8, p. 391.
5. N.D.T. : Allusion aux boycottages de ces produits organisés par la gauche pour soutenir les luttes des travailleurs exploités par les producteurs.

Traduction : Monique Audy.

Extrait de : Laura Lederer, L’Envers de la nuit, Montréal, les éditions du remue-ménage, 1982.

Nous remercions les éditions du remue-ménage de nous avoir autorisées à publier ce texte.

Mis en ligne sur Sisyphe, le 21 février 2007.

Source : http://sisyphe.org/

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